« Pour ta femme, quand tu te marieras » (1)

, par Victor Hugo

À leur sortie de l’église, ils virent le Cashmere qui commençait à appareiller.

- Vous êtes à temps, dit Gilliatt.

Ils reprirent le sentier du Havelet.

Ils allaient devant, Gilliatt maintenant marchait derrière.

C’étaient deux somnambules. Ils n’avaient pour ainsi dire que changé d’égarement. Ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu’ils faisaient ; ils se hâtaient machinalement, ils ne se souvenaient plus de l’existence de rien, ils se sentaient l’un à l’autre, ils ne pouvaient lier deux idées. On ne pense pas plus dans l’extase qu’on ne nage dans le torrent. Du milieu des ténèbres, ils étaient tombés brusquement dans un Niagara de joie. On pourrait dire qu’ils subissaient l’emparadisement. Ils ne se parlaient point, se disant trop de choses avec l’âme. Déruchette serrait contre elle le bras d’Ebenezer.

Le pas de Gilliatt derrière eux leur faisait par moments songer qu’il était là. Ils étaient profondément émus, mais sans dire mot ; l’excès d’émotion se résout en stupeur. La leur était délicieuse, mais accablante. Ils étaient mariés. Ils ajournaient, on se reverrait, ce que Gilliatt faisait était bien, voilà tout. Le fond de ces deux coeurs le remerciait ardemment et vaguement.

Déruchette se disait qu’elle avait là quelque chose à débrouiller, plus tard. En attendant, ils acceptaient. Ils se sentaient à la discrétion de cet homme décisif et subit, qui, d’autorité, faisait leur bonheur. Lui adresser des questions, causer avec lui, était impossible.

Trop d’impressions se précipitaient sur eux à la fois. Leur engloutissement est pardonnable.

Les faits sont parfois une grêle. Ils vous criblent.

Cela assourdit. La brusquerie des incidents tombant dans des existences habituellement calmes rend très vite les événements inintelligibles à ceux qui en souffrent ou qui en profitent. On n’est pas au fait de sa propre aventure. On est écrasé sans deviner ; on est couronné sans comprendre. Déruchette, en particulier, depuis quelques heures, avait reçu toutes les commotions ; d’abord l’éblouissement, Ebenezer dans le jardin ; puis le cauchemar, ce monstre déclaré son mari ; puis la désolation, l’ange ouvrant ses ailes et prêt à partir ; maintenant c’était la joie, une joie inouïe, avec un fond indéchiffrable : le monstre lui donnant l’ange, à elle Déruchette ; le mariage sortant de l’agonie ; ce Gilliatt, la catastrophe d’hier, le salut d’aujourd’hui. Elle ne se rendait compte de rien. Il était évident que depuis le matin Gilliatt n’avait eu d’autre occupation que de les marier ; il avait tout fait ; il avait répondu pour mess Lethierry, vu le doyen, demandé la licence, signé la déclaration voulue ; voilà comment le mariage avait pu s’accomplir. Mais Déruchette ne le comprenait pas ; d’ailleurs, lors même qu’elle eût compris comment, elle n’eût pas compris pourquoi.

Fermer les yeux, rendre grâce mentalement, oublier la terre et la vie, se laisser emporter au ciel par ce bon démon, il n’y avait que cela à faire. Un éclaircissement était trop long, un remerciement était trop peu. Elle se taisait dans ce doux abrutissement du bonheur.

Un peu de pensée leur restait, assez pour se conduire. Sous l’eau il y a des parties de l’éponge qui demeurent blanches. Ils avaient juste la quantité de lucidité qu’il fallait pour distinguer la mer de la terre et le Cashmere de tout autre navire.

En quelques minutes, ils furent au Havelet.

Ebenezer entra le premier dans le bateau. Au moment où Déruchette allait le suivre, elle eut la sensation de sa manche doucement retenue. C’était Gilliatt qui avait posé un doigt sur un pli de sa robe.

- Madame, dit-il, vous ne vous attendiez pas à partir. J’ai pensé que vous auriez peut-être besoin de robes et de linge. Vous trouverez à bord du Cashmere un coffre qui contient des objets pour femme. Ce coffre me vient de ma mère. Il était destiné à la femme que j’épouserais. Permettez-moi de vous l’offrir.

Déruchette se réveilla à demi de son rêve. Elle se tourna vers Gilliatt. Gilliatt, d’une voix basse et qu’on entendait à peine, continua :

- Maintenant, ce n’est pas pour vous retarder, mais voyez-vous, madame, je crois qu’il faut que je vous explique. Le jour qu’il y a eu ce malheur, vous étiez assise dans la salle basse, vous avez dit une parole. Vous ne vous souvenez pas, c’est tout simple. On n’est pas forcé de se souvenir de tous les mots qu’on dit.

Mess Lethierry avait beaucoup de chagrin. Il est certain que c’était un bon bateau, et qui rendait des services. Le malheur de la mer était arrivé ; il y avait de l’émotion dans le pays.

Ce sont là des choses, naturellement, qu’on a oubliées. Il n’y a pas eu que ce navire-là perdu dans les rochers. On ne peut pas penser toujours à un accident. Seulement ce que je voulais vous dire, c’est que, comme on disait personne n’ira, j’y suis allé. Ils disaient c’est impossible ; ce n’était pas cela qui était impossible. Je vous remercie de m’écouter un petit instant. Vous comprenez, madame, si je suis allé là, ce n’était pas pour vous offenser. D’ailleurs la chose date de très loin. Je sais que vous êtes pressée. Si on avait le temps, si on parlait, on se souviendrait, mais cela ne sert à rien. La chose remonte à un jour où il y avait de la neige. Et puis une fois que je passais, j’ai cru que vous aviez souri. C’est comme ça que ça s’explique. Quant à hier, je n’avais pas eu le temps de rentrer chez moi, je sortais du travail, j’étais tout déchiré, je vous ai fait peur, vous vous êtes trouvé mal, j’ai eu tort, on n’arrive pas ainsi chez les personnes, je vous prie de ne pas m’en vouloir. C’est à peu près tout ce que je voulais vous dire. Vous allez partir. Vous aurez beau temps. Le vent est à l’est. Adieu, madame. Vous trouvez juste que je vous parle un peu, n’est-ce pas ? ceci est une dernière minute.

- Je pense à ce coffre, répondit Déruchette. Mais pourquoi ne pas le garder pour votre femme, quand vous vous marierez ?

- Madame, dit Gilliatt, je ne me marierai probablement pas.

- Ce sera dommage, car vous êtes bon. Merci.

Et Déruchette sourit. Gilliatt lui rendit son sourire.

Puis il aida Déruchette à entrer dans le canot.

Moins d’un quart d’heure après, le bateau où étaient Ebenezer et Déruchette abordait en rade le Cashmere.