Ne tentez pas la bible (3)

, par Victor Hugo

Au surplus, le docteur Hérode ne semblait pas le sentir.

Lethierry ne répondant plus, le docteur Hérode se donna carrière. Le conseil vient de l’homme et l’inspiration vient de Dieu. Dans le conseil du prêtre il y a de l’inspiration. Il est bon d’accepter les conseils et dangereux de les rejeter. Sochoth fut saisi par onze diables pour avoir dédaigné les exhortations de Nathanaël. Tiburien fut frappé de la lèpre pour avoir mis hors de chez lui l’apôtre André. Barjésus, tout magicien qu’il était, devint aveugle pour avoir ri des paroles de saint Paul. Elxaï, et ses soeurs Marthe et Marthène, sont en enfer à l’heure qu’il est pour avoir méprisé les avertissements de Valencianus qui leur prouvait clair comme le jour que leur Jésus-Christ de trente-huit lieues de haut était un démon. Oolibama, qui s’appelle aussi Judith, obéissait aux conseils. Ruben et Pheniel écoutaient les avis d’en haut ; leurs noms seuls suffisent pour l’indiquer ; Ruben signifie fils de la vision, et Pheniel signifie la face de Dieu.

Mess Lethierry frappa du poing sur la table.

- Parbleu ! s’écria-t-il, c’est ma faute.

- Que voulez-vous dire ? demanda M. Jacquemin Hérode.

- Je dis que c’est ma faute.

- Votre faute, quoi ?

- Puisque je faisais revenir Durande le vendredi.

M. Jacquemin Hérode murmura à l’oreille de M. Ebenezer Caudray : - Cet homme est superstitieux.

Il reprit en élevant la voix, et du ton de l’enseignement :

- Mess Lethierry, il est puéril de croire au vendredi. Il ne faut pas ajouter foi aux fables. Le vendredi est un jour comme un autre. C’est très souvent une date heureuse. Melendez a fondé la ville de Saint-Augustin un vendredi ; c’est un vendredi que Henri VII a donné sa commission à John Cabot ; les pèlerins du Mayflower sont arrivés à Province-Town un vendredi.

Washington est né le vendredi 22 févier 1732 ;

Christophe Colomb a découvert l’Amérique le vendredi 12 octobre 1492.

Cela dit, il se leva.

Ebenezer, qu’il avait amené, se leva également.

Grâce et Douce, devinant que les révérends allaient prendre congé, ouvrirent la porte à deux battants.

Mess Lethierry ne voyait rien et n’entendait rien.

M. Jacquemin Hérode dit en aparté à M. Ebenezer Caudray : - Il ne nous salue même pas. Ce n’est pas du chagrin, c’est de l’abrutissement. Il faut croire qu’il est fou.

Cependant il prit sa petite Bible sur la table et la tint entre ses deux mains allongées comme on tiendrait un oiseau qu’on craint de voir envoler. Cette attitude créa parmi les personnes présentes une certaine attente.

Grâce et Douce avancèrent la tête.

Sa voix fit tout ce qu’elle put pour être majestueuse.

- Mess Lethierry, ne nous séparons pas sans lire une page du saint livre. Les situations de la vie sont éclairées par les livres ; les profanes ont les sorts virgiliens, les croyants ont les avertissements bibliques.

Le premier livre venu, ouvert au hasard, donne un conseil ; la Bible, ouverte au hasard, fait une révélation.

Elle est surtout bonne pour les affligés. Ce qui se dégage immanquablement de la sainte Écriture, c’est l’adoucissement à leur peine. En présence des affligés, il faut consulter le saint livre sans choisir l’endroit, et lire avec candeur le passage sur lequel on tombe. Ce que l’homme ne choisit pas, Dieu le choisit. Dieu sait ce qu’il nous faut. Son doigt invisible est sur le passage inattendu que nous lisons. Quelle que soit cette page, il en sort infailliblement de la lumière. N’en cherchons pas d’autre, et tenons-nous-en là. C’est la parole d’en haut. Notre destinée nous est dite mystérieusement dans le texte évoqué avec confiance et respect. Écoutons, et obéissons. Mess Lethierry, vous êtes dans la douleur, ceci est le livre de consolation ; vous êtes dans la maladie, ceci est le livre de santé.

Le révérend Jacquemin Hérode fit jouer le ressort du fermoir, glissa son ongle à l’aventure entre deux pages, posa sa main un instant sur le livre ouvert, et se recueillit, puis, abaissant les yeux avec autorité, il se mit à lire à haute voix.

Ce qu’il lut, le voici :

« Isaac se promenait dans le chemin qui mène au puits appelé le Puits de celui qui vit et qui voit.

« Rebecca, ayant aperçu Isaac, dit : Qui est cet homme qui vient au-devant de moi ?

« Alors Isaac la fit entrer dans sa tente, et la prit pour femme, et l’amour qu’il eut pour elle fut grand. »

Ebenezer et Déruchette se regardèrent.