Ne tentez pas la bible (1)

, par Victor Hugo

Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, mess Lethierry ne dormit pas, ne mangea pas, ne but pas, baisa au front Déruchette, s’informa de Clubin dont on n’avait pas encore de nouvelles, signa une déclaration comme quoi il n’entendait former aucune plainte, et fit mettre Tangrouille en liberté.

Il resta toute la journée du lendemain, à demi appuyé à la table de l’office de la Durande, ni debout, ni assis, répondant avec douceur quand on lui parlait.

Du reste, la curiosité étant satisfaite, la solitude s’était faite aux Bravées. Il y a beaucoup de désir d’observer dans l’empressement à s’apitoyer. La porte s’était refermée ; on laissait Lethierry avec Déruchette.

L’éclair qui avait passé dans les yeux de Lethierry s’était éteint ; le regard lugubre du commencement de la catastrophe lui était revenu.

Déruchette, inquiète, avait, sur le conseil de Grâce et de Douce, mis, sans rien dire, à côté de lui sur la table une paire de bas qu’il était en train de tricoter quand la mauvaise nouvelle était arrivée.

Il sourit amèrement et dit :

- On me croit donc bête.

Après un quart d’heure de silence, il ajouta :

- C’est bon quand on est heureux ces manies-là.

Déruchette avait fait disparaître la paire de bas, et avait profité de l’occasion pour faire disparaître aussi la boussole et les papiers de bord, que mess Lethierry regardait trop.

Dans l’après-midi, un peu avant l’heure du thé, la porte s’ouvrit et deux hommes entrèrent, vêtus de noir, l’un vieux, l’autre jeune.

Le jeune, on l’a peut-être aperçu déjà dans le cours de ce récit.

Ces hommes avaient tous deux l’air grave, mais d’une gravité différente ; le vieillard avait ce qu’on pourrait nommer la gravité d’état ; le jeune homme avait la gravité de nature. L’habit donne l’une, la pensée donne l’autre.

C’étaient, le vêtement l’indiquait, deux hommes d’église, appartenant tous deux à la religion établie.

Ce qui, dans le jeune homme, eût, au premier abord, frappé l’observateur, c’est que cette gravité, qui était profonde dans son regard, et qui résultait évidemment de son esprit, ne résultait pas de sa personne. La gravité admet la passion, et l’exalte en l’épurant, mais ce jeune homme était, avant tout, joli. Étant prêtre, il avait au moins vingt-cinq ans ; il en paraissait dix-huit. Il offrait cette harmonie, et aussi ce contraste, qu’en lui l’âme semblait faite pour la passion et le corps pour l’amour.

Il était blond, rose, frais, très fin et très souple dans son costume sévère, avec des joues de jeune fille et des mains délicates ; il avait l’allure vive et naturelle, quoique réprimée. Tout en lui était charme, élégance, et presque volupté.

La beauté de son regard corrigeait cet excès de grâce. Son sourire sincère, qui montrait des dents d’enfant, était pensif et religieux. C’était la gentillesse d’un page et la dignité d’un évêque.

Sous ses épais cheveux blonds, si dorés qu’ils paraissaient coquets, son crâne était élevé, candide et bien fait. Une ride légère à double inflexion entre les deux sourcils éveillait confusément l’idée de l’oiseau de la pensée planant, ailes déployées, au milieu de ce front.

On sentait, en le voyant, un de ces êtres bienveillants, innocents et purs, qui progressent en sens inverse de l’humanité vulgaire, que l’illusion fait sages et que l’expérience fait enthousiastes.

Sa jeunesse transparente laissait voir sa maturité intérieure. Comparé à l’ecclésiastique en cheveux gris qui l’accompagnait, au premier coup d’oeil, il semblait le fils, au second coup d’oeil, il semblait le père.

Celui-ci n’était autre que le docteur Jacquemin Hérode. Le docteur Jacquemin Hérode appartenait à la haute église, laquelle est à peu près un papisme sans pape. L’anglicanisme était travaillé dès cette époque par les tendances qui se sont depuis affirmées et condensées dans le puséysme. Le docteur Jacquemin Hérode était de cette nuance anglicane qui est presque une variété romaine. Il était haut, correct, étroit et supérieur. Son rayon visuel intérieur sortait à peine au dehors. Il avait pour esprit la lettre. Du reste altier. Son personnage tenait de la place. Il avait moins l’air d’un révérend que d’un monsignor. Sa redingote était un peu coupée en soutane.

Son vrai milieu eût été Rome. Il était prélat-de-chambre, né. Il semblait avoir été créé exprès pour orner un pape, et pour marcher derrière la chaise gestatoire, avec toute la cour pontificale, in abitto paonazzo. L’accident d’être né anglais, et une éducation théologique plus tournée vers l’Ancien Testament que vers le Nouveau, lui avaient fait manquer cette grande destinée. Toutes ses splendeurs se résumaient en ceci : être recteur de Saint-Pierre-Port, doyen de l’île de Guernesey et subrogé de l’évêque de Winchester. C’était, sans nul doute, de la gloire.

Cette gloire n’empêchait pas M. Jacquemin Hérode d’être, à tout prendre, un assez bon homme.

Comme théologien, il était bien situé dans l’estime des connaisseurs, et il faisait presque autorité à la cour des Arches, cette Sorbonne de l’Angleterre.

Il avait la mine docte, un clignement d’yeux capable et exagéré, les narines velues, les dents visibles, la lèvre supérieure mince et la lèvre inférieure épaisse, plusieurs diplômes, une grosse prébende, des amis baronets, la confiance de l’évêque, et toujours une bible dans sa poche.

Mess Lethierry était si complètement absorbé que tout ce que put produire l’entrée des deux prêtres, fut un imperceptible froncement de sourcil.

M. Jacquemin Hérode s’avança, salua, rappela, en quelques mots sobrement hautains, sa promotion récente, et dit qu’il venait, selon l’usage, « introduire » près des notables, - et près de mess Lethierry en particulier, - son successeur dans la paroisse, le nouveau recteur de Saint-Sampson, le révérend Joë Ebenezer Caudray, désormais pasteur de mess Lethierry.