Le combat (5)

, par Victor Hugo

Le bloc de pierre, si puissamment jeté par Gilliatt dans l’entre-deux derrière le brise-lames, était la plus solide des barrières, mais avait un défaut ; il était trop bas. Les coups de mer ne pouvaient le rompre, mais pouvaient le franchir.

Il ne fallait point songer à l’exhausser. Des masses rocheuses seules pouvaient être utilement superposées à ce barrage de pierre ; mais comment les détacher, comment les traîner, comment les soulever, comment les étager, comment les fixer ? On ajoute des charpentes, on n’ajoute pas des rochers.

Gilliatt n’était pas Encelade.

Le peu d’élévation de ce petit isthme de granit préoccupait Gilliatt.

Ce défaut ne tarda point à se faire sentir. Les rafales ne quittaient plus le brise-lames ; elles faisaient plus que s’acharner, on eût dit qu’elles s’appliquaient. On entendait sur cette charpente cahotée une sorte de piétinement.

Tout à coup un tronçon d’hiloire, détaché de cette dislocation, sauta au-delà de la deuxième claire-voie, vola par-dessus la roche transversale, et alla s’abattre dans le défilé où l’eau le saisit et l’emporta dans les sinuosités de la ruelle. Gilliatt l’y perdit de vue. Il est probable que le morceau de poutre alla heurter la panse.

Heureusement, dans l’intérieur de l’écueil, l’eau, enfermée de toutes parts, se ressentait à peine du bouleversement extérieur. Il y avait peu de flot, et le choc ne put être très rude. Gilliatt du reste n’avait pas le temps de s’occuper de cette avarie, s’il y avait avarie ; tous les dangers se levaient à la fois, la tempête se concentrait sur le point vulnérable, l’imminence était devant lui.

L’obscurité fut un moment profonde, l’éclair s’interrompit, connivence sinistre ; la nuée et la vague ne firent qu’un ; il y eut un coup sourd.

Ce coup fut suivi d’un fracas.

Gilliatt avança la tête. La claire-voie, qui était le front du barrage, était défoncée. On voyait les pointes de poutres bondir dans la vague. La mer se servait du premier brise-lames pour battre en brèche le second.

Gilliatt éprouva ce qu’éprouverait un général qui verrait son avant-garde ramenée.

Le deuxième rang de poutres résista au choc.

L’armature d’arrière était fortement liée et contrebutée.

Mais la claire-voie rompue était pesante, elle était à la discrétion des flots qui la lançaient, puis la reprenaient, les ligatures qui lui restaient l’empêchaient de s’émietter et lui maintenaient tout son volume, et les qualités que Gilliatt lui avait données comme appareil de défense aboutissaient à en faire un excellent engin de destruction. De bouclier elle était devenue massue. En outre les cassures la hérissaient, des bouts de solives lui sortaient de partout, et elle était comme couverte de dents et d’éperons. Pas d’arme contondante plus redoutable et plus propre à être maniée par la tempête.

Elle était le projectile et la mer était la catapulte.

Les coups se succédaient avec une sorte de régularité tragique. Gilliatt, pensif derrière cette porte barricadée par lui, écoutait ces frappements de la mort voulant entrer.

Il réfléchissait amèrement que, sans cette cheminée de la Durande si fatalement retenue par l’épave, il serait en cet instant-là même, et depuis le matin, rentré à Guernesey, et au port, avec la panse en sûreté et la machine sauvée.

La chose redoutée se réalisa. L’effraction eut lieu.

Ce fut comme un râle. Toute la charpente du brise-lames à la fois, les deux armatures confondues et broyées ensemble, vint, dans une trombe de houle, se ruer sur le barrage de pierre comme un chaos sur une montagne, et s’y arrêta. Cela ne fut plus qu’un enchevêtrement, informe broussaille de poutres, pénétrables aux flots mais les pulvérisant encore. Ce rempart vaincu agonisait héroïquement. La mer l’avait fracassé, il brisait la mer. Renversé, il demeurait, dans une certaine mesure, efficace. La roche formant barrage, obstacle sans recul possible, le retenait par le pied. Le défilé était, nous l’avons dit, très étroit sur ce point ; la rafale victorieuse avait refoulé, mêlé et pilé tout le brise-lames en bloc dans cet étranglement ; la violence même de la poussée, en tassant la masse et en enfonçant les fractures les unes dans les autres, avait fait de cette démolition un écrasement solide. C’était détruit et inébranlable. Quelques pièces de bois seulement s’arrachèrent. Le flot les dispersa. Une passa en l’air très près de Gilliatt. Il en sentit le vent sur son front.

Mais quelques lames, ces grosses lames qui dans les tourmentes reviennent avec une périodicité imperturbable, sautaient par-dessus la ruine du brise-lames. Elles retombaient dans le défilé, et, en dépit des coudes que faisait la ruelle, elles y soulevaient l’eau. Le flot du détroit commençait à remuer fâcheusement. Le baiser obscur des vagues aux rochers s’accentuait.

Comment empêcher à présent cette agitation de se propager jusqu’à la panse ?

Il ne faudrait pas beaucoup de temps à ces rafales pour mettre toute l’eau intérieure en tempête, et en quelques coups de mer la panse serait éventrée, et la machine coulée.

Gilliatt songeait, frémissant.

Mais il ne se déconcertait point. Pas de déroute possible pour cette âme

L’ouragan maintenant avait trouvé le joint et s’engouffrait frénétiquement entre les deux murailles du détroit.

Tout à coup retentit et se prolongea dans le défilé, à quelque distance en arrière de Gilliatt, un craquement, plus effrayant que tout ce que Gilliatt avait encore entendu.

C’était du côté de la panse.

Quelque chose de funeste se passait là.

Gilliatt y courut.