Le combat (4)

, par Victor Hugo

On ne peut se figurer, si on ne les a vues, ces avalanches de neige que la mer s’ajoute, et sous lesquelles elle engloutit des rochers de plus de cent pieds de haut, tels, par exemple, que le Grand-Anderlo à Guernesey et le Pinacle à Jersey. À Sainte-Marie de Madagascar, elle saute par-dessus la pointe de Tintingue.

Pendant quelques instants, le paquet de mer aveugla tout. Il n’y eut plus rien de visible qu’un entassement furieux, une bave démesurée, la blancheur du linceul tournoyant au vent du sépulcre, un amas de bruit et d’orage sous lequel l’extermination travaillait.

L’écume se dissipa. Gilliatt était debout.

Le barrage avait tenu bon. Pas une chaîne rompue, pas un clou déplanté. Le barrage avait montré sous l’épreuve les deux qualités du brise-lames ; il avait été souple comme une claie et solide comme un mur. La houle s’y était dissoute en pluie.

Un ruissellement d’écume, glissant le long des zigzags du détroit, alla mourir sous la panse.

L’homme qui avait fait cette muselière à l’Océan ne se reposa pas.

L’orage heureusement divagua pendant quelque temps. L’acharnement des vagues revint aux parties murées de l’écueil. Ce fut un répit. Gilliatt en profita pour compléter la claire-voie d’arrière.

La journée s’acheva dans ce labeur. La tourmente continuait ses violences sur le flanc de l’écueil avec une solennité lugubre. L’urne d’eau et l’urne de feu qui sont dans les nuées se versaient sans se vider.

Les ondulations hautes et basses du vent ressemblaient aux mouvements d’un dragon.

Quand la nuit vint, elle y était déjà ; on ne s’en aperçut pas.

Du reste, ce n’était point l’obscurité complète. Les tempêtes, illuminées et aveuglées par l’éclair, ont des intermittences de visible et d’invisible. Tout est blanc, puis tout est noir. On assiste à la sortie des visions et à la rentrée des ténèbres.

Une zone de phosphore, rouge de la rougeur boréale, flottait comme un haillon de flamme spectrale derrière les épaisseurs de nuages. Il en résultait un vaste blêmissement. Les largeurs de la pluie étaient lumineuses.

Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient. Une fois il se tourna et dit à l’éclair : Tiens-moi la chandelle.

Il put, à cette lueur, exhausser la claire-voie d’arrière plus haut encore que la claire-voie d’avant. Le brise-lames se trouva presque complet. Comme Gilliatt amarrait à l’étrave culminante un câble de renfort, la bise lui souffla en plein dans le visage. Ceci lui fit dresser la tête. Le vent s’était brusquement replacé au nord-est. L’assaut du goulet de l’est recommençait.

Gilliatt jeta les yeux au large. Le brise-lames allait être encore assailli. Un nouveau coup de mer venait.

Cette lame fut rudement assenée ; une deuxième la suivit, puis une autre et une autre encore, cinq ou six en tumulte, presque ensemble ; enfin une dernière, épouvantable.

Celle-ci, qui était comme un total de forces, avait on ne sait quelle figure d’une chose vivante. Il n’aurait pas été malaisé d’imaginer dans cette intumescence et dans cette transparence des aspects d’ouïes et de nageoires.

Elle s’aplatit et se broya sur le brise-lames. Sa forme presque animale s’y déchira dans un rejaillissement. Ce fut, sur ce bloc de rochers et de charpentes, quelque chose comme le vaste écrasement d’une hydre. La houle en mourant dévastait. Le flot paraissait se cramponner et mordre. Un profond tremblement remua l’écueil. Des grognements de bête s’y mêlaient.

L’écume ressemblait à la salive d’un léviathan.

L’écume retombée laissa voir un ravage. Cette dernière escalade avait fait de la besogne. Cette fois le brise-lames avait souffert. Une longue et lourde poutre, arrachée de la claire-voie d’avant, avait été lancée par-dessus le barrage d’arrière, sur la roche en surplomb choisie un moment par Gilliatt pour poste de combat. Par bonheur, il n’y était point remonté. Il eût été tué roide.

Il y eut dans la chute de ce poteau une singularité, qui, en empêchant le madrier de rebondir, sauva Gilliatt des ricochets et des contrecoups. Elle lui fut même utile encore, comme on va le voir, d’une autre façon.

Entre la roche en saillie et l’escarpement intérieur du défilé, il y avait un intervalle, un grand hiatus assez semblable à l’entaille d’une hache ou à l’alvéole d’un coin. Une des extrémités du madrier jeté en l’air par le flot s’était en tombant engagée dans cet hiatus.

L’hiatus s’en était élargi.

Une idée vint à Gilliatt.

Peser sur l’autre extrémité.

Le madrier, pris par un bout dans la fente du rocher qu’il avait agrandie, en sortait droit comme un bras tendu. Cette espèce de bras s’allongeait parallèlement à la façade intérieure du défilé, et l’extrémité libre du madrier s’éloignait de ce point d’appui d’environ dix-huit ou vingt pouces. Bonne distance pour l’effort à faire.

Gilliatt s’arc-bouta des pieds, des genoux et des poings à l’escarpement et s’adossa des deux épaules au levier énorme. La poutre était longue ; ce qui augmentait la puissance de la pesée. La roche était déjà ébranlée. Pourtant Gilliatt dut s’y reprendre à quatre fois. Il lui ruisselait des cheveux autant de sueur que de pluie. Le quatrième effort fut frénétique. Il y eut un rauquement dans le rocher, l’hiatus prolongé en fissure s’ouvrit comme une mâchoire, et la lourde masse tomba dans l’étroit entre-deux du défilé avec un bruit terrible, réplique aux coups de foudre.

Elle tomba droite, si cette expression est possible, c’est-à-dire sans se casser.

Qu’on se figure un menhir précipité tout d’une pièce.

La poutre-levier suivit le rocher, et Gilliatt, tout cédant à la fois sous lui, faillit lui-même tomber.

Le fond était très comblé de galets en cet endroit et il y avait peu d’eau. Le monolithe, dans un clapotement d’écume qui éclaboussa Gilliatt, se coucha entre les deux grandes roches parallèles du défilé et fit une muraille transversale, sorte de trait d’union des deux escarpements. Ses deux bouts touchaient ; il était un peu trop long, et son sommet qui était de roche mousse s’écrasa en s’emboîtant. Il résulta de cette chute un cul-de-sac singulier, qu’on peut voir encore aujourd’hui.

L’eau, derrière cette barre de pierre, est presque toujours tranquille.

C’était là un rempart plus invincible encore que le panneau de l’avant de la Durande ajusté entre les deux Douvres.

Ce barrage intervint à propos.

Les coups de mer avaient continué. La vague s’opiniâtre toujours sur l’obstacle. La première claire-voie entamée commençait à se désarticuler. Une maille défaite à un brise-lames est une grave avarie.

L’élargissement du trou est inévitable, et nul moyen d’y remédier sur place. La houle emporterait le travailleur.

Une décharge électrique, qui illumina l’écueil, dévoila à Gilliatt le dégât qui se faisait dans le brise-lames, les poutres déjetées, les bouts de corde et les bouts de chaîne commençant à jouer dans le vent, une déchirure au centre de l’appareil. La deuxième claire-voie était intacte.