La malle de cuir

, par Victor Hugo

Dès l’aube Saint-Sampson était sur pied et Saint-Pierre-Port commençait à arriver. La résurrection de la Durande faisait dans l’île un bruit comparable à celui qu’a fait dans le midi de la France la Salette. Il y avait foule sur le quai pour regarder la cheminée sortant de la panse. On eût bien voulu voir et toucher un peu la machine ; mais Lethierry, après avoir fait de nouveau, et au jour, l’inspection triomphante de la mécanique, avait posté dans la panse deux matelots chargés d’empêcher l’approche. La cheminée, au surplus, suffisait à la contemplation. La foule s’émerveillait. On ne parlait que de Gilliatt. On commentait et on acceptait son surnom de Malin ; l’admiration s’achevait volontiers par cette phrase : « Ce n’est toujours pas agréable d’avoir dans l’île des gens capables de faire des choses comme ça. »

On voyait du dehors mess Lethierry assis à sa table devant sa fenêtre et écrivant, un oeil sur son papier, l’autre sur la machine. Il était tellement absorbé qu’il ne s’était interrompu qu’une fois pour « crier [Appeler.] » Douce et pour lui demander des nouvelles de Déruchette. Douce avait répondu : « Mademoiselle s’est levée, et est sortie. » Mess Lethierry avait dit : « Elle fait bien de prendre l’air. Elle s’est trouvée un peu mal cette nuit à cause de la chaleur. Il y avait beaucoup de monde dans la salle. Et puis la surprise, la joie, avec cela que les fenêtres étaient fermées. Elle va avoir un fier mari ! »

Et il avait recommencé à écrire. Il avait déjà paraphé et scellé deux lettres adressées aux plus notables maîtres de chantiers de Brême. Il achevait de cacheter la troisième.

Le bruit d’une roue sur le quai lui fit dresser le cou.

Il se pencha et vit déboucher du sentier par où l’on allait au Bû de la Rue un boy poussant une brouette. Ce boy se dirigeait du côté de Saint-Pierre-Port. Il y avait dans la brouette une malle de cuir jaune damasquinée de clous de cuivre et d’étain.

Mess Lethierry apostropha le boy.

- Où vas-tu, garçon ?

Le boy s’arrêta, et répondit :

- Au Cashmere.

- Quoi faire ?

- Porter cette malle.

- Eh bien, tu porteras aussi ces trois lettres.

Mess Lethierry ouvrit le tiroir de sa table, y prit un bout de ficelle, noua ensemble sous un noeud en croix les trois lettres qu’il venait d’écrire, et jeta le paquet au boy qui le reçut au vol dans ses deux mains.

- Tu diras au capitaine du Cashmere que c’est moi qui écris, et qu’il ait soin. C’est pour l’Allemagne.

Brême via London.

- Je ne parlerai pas au capitaine, mess Lethierry.

- Pourquoi ?

- Le Cashmere n’est pas à quai.

- Ah !

- Il est en rade.

- C’est juste.

À cause de la mer.

- Je ne pourrai parler qu’au patron de l’embarcation.

- Tu lui recommanderas mes lettres.

- Oui, mess Lethierry.

- À quelle heure part le Cashmere ?

- À douze heures.

- À midi, aujourd’hui, la marée monte. Il a la marée contre.

- Mais il a le vent pour.

- Boy, dit mess Lethierry braquant son index sur la cheminée de la machine, vois-tu ça ? ça se moque du vent et de la marée.

Le boy mit les lettres dans sa poche, ressaisit le brancard de la brouette, et reprit sa course vers la ville.

Mess Lethierry appela : Douce ! Grâce !

Grâce entrebâilla la porte.

- Mess, qu’y a-t-il ?

- Entre, et attends.

Mess Lethierry prit une feuille de papier et se mit à écrire. Si Grâce, debout derrière lui, eût été curieuse et eût avancé la tête pendant qu’il écrivait, elle aurait pu lire, par-dessus son épaule, ceci :

« J’écris à Brême pour du bois. J’ai rendez-vous toute la journée avec des charpentiers pour l’estimat. La reconstruction marchera vite. Toi, de ton côté, va chez le doyen pour avoir les dispenses. Je désire que le mariage se fasse le plus tôt possible, tout de suite serait le mieux. Je m’occupe de Durande, occupe-toi de Déruchette. »

Il data, et signa : LETHIERRY.

Il ne prit point la peine de cacheter le billet, le plia simplement en quatre et le tendit à Grâce.

- Porte cela à Gilliatt.

- Au Bû de la Rue ?

- Au Bû de la Rue.