Clubin emporte et ne rapporte point

, par Victor Hugo

Sieur Clubin fit le chargement de la Durande, embarqua nombre de boeufs et quelques passagers, et quitta, comme à l’ordinaire, Saint-Malo pour Guernesey le vendredi matin.

Ce même jour vendredi, quand le navire fut au large, ce qui permet au capitaine de s’absenter quelques instants du pont de commandement, Clubin entra dans sa cabine, s’y enferma, prit un sac-valise qu’il avait, mit des vêtements dans le compartiment élastique, du biscuit, quelques boîtes de conserves, quelques livres de cacao en bâton, un chronomètre et une lunette marine dans le compartiment solide, cadenassa le sac, et passa dans les oreillons une aussière toute préparée pour le hisser au besoin. Puis il descendit dans la cale, entra dans la fosse aux câbles, et on le vit remonter avec une de ces cordes à noeuds armées d’un crampon qui servent aux calfats sur mer et aux voleurs sur terre. Ces cordes facilitent les escalades.

Arrivé à Guernesey, Clubin alla à Torteval. Il y passa trente-six heures. Il y emporta le sac-valise et la corde à noeuds, et ne les rapporta pas.

Disons-le une fois pour toutes, le Guernesey dont il est question dans ce livre, c’est l’ancien Guernesey, qui n’existe plus et qu’il serait impossible de retrouver aujourd’hui, ailleurs que dans les campagnes. Là il est encore vivant, mais il est mort dans les villes. La remarque que nous faisons pour Guernesey doit être aussi faite pour Jersey. Saint-Hélier vaut Dieppe ; Saint-Pierre-Port vaut Lorient. Grâce au progrès, grâce à l’admirable esprit d’initiative de ce vaillant petit peuple insulaire, tout s’est transformé depuis quarante ans dans l’archipel de la Manche.

Où il y avait l’ombre, il y a la lumière. Cela dit, passons.

En ces temps qui sont déjà, par l’éloignement, des temps historiques, la contrebande était très active dans la Manche. Les navires fraudeurs abondaient particulièrement sur la côte ouest de Guernesey. Les personnes renseignées à outrance, et qui savent dans les moindres détails ce qui se passait il y a tout à l’heure un demi-siècle, vont jusqu’à citer les noms de plusieurs de ces navires, presque tous asturiens et guipuscoans. Ce qui est hors de doute, c’est qu’il ne s’écoulait guère de semaine sans qu’il en vînt un ou deux, soit dans la baie des Saints, soit à Plainmont. Cela avait presque les allures d’un service régulier. Une cave de la mer à Serk s’appelait et s’appelle encore les boutiques, parce que c’était dans cette grotte qu’on venait acheter aux fraudeurs leurs marchandises. Pour les besoins de ces commerces, il se parlait dans la Manche une espèce de langue contrebandière, oubliée aujourd’hui, et qui était à l’espagnol ce que le levantin est à l’italien.

Sur beaucoup de points du littoral anglais et français, la contrebande était en cordiale entente secrète avec le négoce patent et patenté. Elle avait ses entrées chez plus d’un haut financier, par la porte dérobée, il est vrai ; et elle fusait souterrainement dans la circulation commerciale et dans tout le système veineux de l’industrie. Négociant par devant, contrebandier par derrière ; c’était l’histoire de beaucoup de fortunes. Séguin le disait de Bourgain ; Bourgain le disait de Séguin. Nous ne nous faisons point garant de leurs paroles ; peut-être se calomniaient-ils l’un et l’autre. Quoi qu’il en fût, la contrebande, traquée par la loi, était incontestablement fort bien apparentée dans la finance.

Elle était en rapport avec « le meilleur monde ». Cette caverne, où Mandrin coudoyait jadis le comte de Charolais, était honnête au dehors, et avait une façade irréprochable sur la société ; pignon sur rue.

De là beaucoup de connivences, nécessairement masquées. Ces mystères voulaient une ombre impénétrable. Un contrebandier savait beaucoup de choses, et devait les taire ; une foi inviolable et rigide était sa loi. La première qualité d’un fraudeur était la loyauté. Sans discrétion pas de contrebande. Il y avait le secret de la fraude comme il y a le secret de la confession.

Ce secret était imperturbablement gardé. Le contrebandier jurait de tout taire, et tenait parole. On ne pouvait se fier à personne mieux qu’à un fraudeur. Le juge-alcade d’Oyarzun prit un jour un contrebandier des Ports secs, et le fit mettre à la question pour le forcer à nommer son bailleur de fonds secret. Le contrebandier ne nomma point le bailleur de fonds. Ce bailleur de fonds était le juge-alcade. De ces deux complices, le juge et le contrebandier, l’un avait dû, pour obéir aux yeux de tous à la loi, ordonner la torture, à laquelle l’autre avait résisté, pour obéir à son serment.

Les deux plus fameux contrebandiers hantant Plainmont à cette époque étaient Blasco et Blasquito.

Ils étaient tocayos. C’est une parenté espagnole et catholique qui consiste à avoir le même patron dans le paradis, chose, on en conviendra, non moins digne de considération que d’avoir le même père sur la terre.

Quand on était à peu près au fait du furtif itinéraire de la contrebande, parler à ces hommes, rien n’était plus facile et plus difficile. Il suffisait de n’avoir aucun préjugé nocturne, d’aller à Plainmont et d’affronter le mystérieux point d’interrogation qui se dresse là.