Carambolage de la bille rouge et de la bille noire (1)

, par Victor Hugo

Le lendemain, qui était le jeudi, à peu de distance de Saint-Malo, près de la pointe du Décollé, à un endroit où la falaise est haute et où la mer est profonde, il se passa une chose tragique.

Une langue de rochers en forme de fer de lance, qui se relie à la terre par un isthme étroit, se prolonge dans l’eau et s’y achève brusquement par un grand brisant à pic ; rien n’est plus fréquent dans l’architecture de la mer. Pour arriver, en venant du rivage, au plateau de la roche à pic, on suit un plan incliné dont la montée est quelquefois assez âpre.

C’est sur un plateau de ce genre qu’était debout vers quatre heures du soir un homme enveloppé dans une large cape d’ordonnance et probablement armé dessous, chose facile à reconnaître à de certains plis droits et anguleux de son manteau. Le sommet où se tenait cet homme était une plate-forme assez vaste, semée de gros cubes de roche pareils à des pavés démesurés, et laissant entre eux des passages étroits. Cette plate-forme, où croissait une petite herbe épaisse et courte, se terminait du côté de la mer par un espace libre, aboutissant à un escarpement vertical. L’escarpement, élevé d’une soixantaine de pieds au-dessus de la haute mer, semblait taillé au fil à plomb. Son angle de gauche pourtant se ruinait et offrait un de ces escaliers naturels propres aux falaises de granit, dont les marches peu commodes exigent quelquefois des enjambées de géants ou des sauts de clowns. Cette dégringolade de rochers descendait perpendiculairement jusqu’à la mer et s’y enfonçait. C’était à peu près un casse-cou. Cependant, à la rigueur, on pouvait par là s’aller embarquer sous la muraille même de la falaise.

La brise soufflait. L’homme serré dans sa cape, ferme sur ses jarrets, la main gauche empoignant son coude droit, clignait un oeil et appuyait sur l’autre une longue-vue. Il semblait absorbé dans une attention sérieuse. Il s’était approché du bord de l’escarpement, et il se tenait là immobile, le regard imperturbablement attaché sur l’horizon. La marée était pleine. Le flot battait au-dessous de lui le bas de la falaise.

Ce que cet homme observait, c’était un navire au large qui faisait en effet un jeu singulier.

Ce navire, qui venait de quitter depuis une heure à peine le port de Saint-Malo, s’était arrêté derrière les Banquetiers. C’était un trois-mâts. Il n’avait pas jeté l’ancre, peut-être parce que le fond ne lui eût permis d’abattre que sur le bord du câble, et parce que le navire eût serré son ancre sous le taille-mer. Il s’était borné à mettre en panne.

L’homme, qui était un garde-côte, comme le faisait voir sa cape d’uniforme, épiait toutes les manoeuvres du trois-mâts et semblait en prendre note mentalement. Le navire avait mis en panne vent dessus vent dedans ; ce qu’indiquaient le petit hunier coiffé et le vent laissé dans le grand hunier ; il avait bordé l’artimon et orienté le perroquet de fougue au plus près, de façon à contrarier les voiles les unes par les autres, et à avoir peu d’arrivée et moins de dérive. Il ne se souciait point de se présenter beaucoup au vent, car il n’avait brassé le petit hunier que perpendiculairement à la quille. De cette façon, tombant en travers, il ne dérivait au plus que d’une demi-lieue à l’heure.

Il faisait encore grand jour, surtout en pleine mer et sur le haut de la falaise. Le bas des côtes devenait obscur.

Le garde-côte, tout à sa besogne et espionnant consciencieusement le large, n’avait pas songé à scruter le rocher à côté et au-dessous de lui. Il tournait le dos à l’espèce d’escalier peu praticable qui mettait en communication le plateau de la falaise et la mer. Il ne remarquait pas que quelque chose y remuait. Il y avait dans cet escalier, derrière une anfractuosité, quelqu’un, un homme, caché là, selon toute apparence, avant l’arrivée du garde-côte. De temps en temps, dans l’ombre, une tête sortait de dessous la roche, regardait en haut, et guettait le guetteur. Cette tête, coiffée d’un large chapeau américain, était celle de l’homme, du quaker, qui, une dizaine de jours auparavant, parlait, dans les pierres du Petit-Bey, au capitaine Zuela.

Tout à coup l’attention du garde-côte parut redoubler. Il essuya rapidement du drap de sa manche le verre de sa longue-vue et la braqua avec énergie sur le trois-mâts.

Un point noir venait de s’en détacher.

Ce point noir, semblable à une fourmi sur la mer, était une embarcation.

L’embarcation semblait vouloir gagner la terre.

Quelques marins la montaient, ramant vigoureusement.

Elle obliquait peu à peu et se dirigeait vers la pointe du Décollé.

Le guet du garde-côte était arrivé à son plus haut degré de fixité. Il ne perdait pas un mouvement de l’embarcation. Il s’était rapproché plus près encore de l’extrême bord de la falaise.

En ce moment un homme de haute stature, le quaker, surgit derrière le garde-côte au haut de l’escalier. Le guetteur ne le voyait pas.

Cet homme s’arrêta un instant, les bras pendants et les poings crispés, et, avec l’oeil d’un chasseur qui vise, il regarda le dos du garde-côte.

Quatre pas seulement le séparaient du garde-côte ; il mit un pied en avant, puis s’arrêta ; il fit un second pas, et s’arrêta encore ; il ne faisait point d’autre mouvement que de marcher, tout le reste de son corps était statue ; son pied s’appuyait sur l’herbe sans bruit ; il fit le troisième pas, et s’arrêta ; il touchait presque le garde-côte, toujours immobile avec sa longue-vue. L’homme ramena lentement ses deux mains fermées à la hauteur de ses clavicules, puis, brusquement, ses avant-bras s’abattirent, et ses deux poings, comme lâchés par une détente, frappèrent les deux épaules du garde-côte. Le choc fut sinistre. Le garde-côte n’eut pas le temps de jeter un cri. Il tomba la tête la première du haut de la falaise dans la mer. On vit ses deux semelles le temps d’un éclair. Ce fut une pierre dans l’eau. Tout se referma.